Lettre 1999 - 2001(1)
Y a-t-il des réalités
qui rendent la vie belle et dont on puisse dire qu'elles apportent comme un
épanouissement, une joie intérieure? ... – Oui, il y en a. Et l'une de ces
réalités porte le nom de confiance.
Comprenons-nous que, en chacun de nous, le meilleur se construit à travers
une confiance toute simple? Même un enfant y parvient.(2)
Mais, à tous les âges, il y a les peines, les abandons humains, la mort des
tout proches. Et, en ces années, pour beaucoup, l'avenir est si incertain
qu'ils en perdent courage. Alors comment sortir de l'inquiétude?
La source d'une confiance est en Dieu qui est amour (3). Son amour est pardon, il est
lumière intérieure.
La confiance n'ignore
pas la souffrance de tant de démunis à travers la terre, ceux qui n'ont pas de
travail, pas de quoi se nourrir.(4)
Ces épreuves nous interrogent: comment être de ceux qui, soutenus par une
vie de communion en Dieu, prennent des responsabilités et cherchent, avec
d'autres, à rendre la terre plus habitable?(5)
Loin de fuir les responsabilités, la confiance des profondeurs donne de se
tenir là où les sociétés humaines sont ébranlées ou disloquées. Elle permet
d'assumer des risques, d'avancer même quand survient l'échec.
Et s'éveille le bel étonnement: une telle confiance rend capable d'aimer
d'un amour désintéressé, qui n'est en rien captatif.
Aujourd'hui, à travers la terre, tant de jeunes cherchent à guérir des
déchirures dans la famille humaine. Leur confiance peut rendre la vie belle
autour d'eux. Savent-ils que, sans s'en rendre compte, une espérance rayonne en
eux?(6)
La confiance et
l'espérance se puisent dans une mystérieuse présence, celle du Christ. Depuis
sa résurrection, le Christ vit en chacun de nous par l'Esprit Saint(7); plus encore, il est «uni à tout
être humain sans exception»(8).
Des multitudes d'êtres humains ignorent que le Christ est uni à eux et ils
ne savent pas que son regard est posé sur toute vie.(9) Pourtant il se tient en chacun,
comme un humble de cœur. Et paisible sa voix se fait entendre : «Reconnais-tu
le chemin d'espérance ouvert pour toi? Et te prépares-tu à y entrer?»(10)
Alors comment ne pas être poussé à dire au Christ: «Je voudrais te suivre
toute ma vie, mais connais-tu mes fragilités?»(11)
Par l'Évangile, il répond: «Je connais tes épreuves et ta pauvreté... Pour
tenir dans une fidélité de toute la vie, tu penses n'avoir rien, ou presque
rien. Pourtant tu es comblé.(12) Comblé par quoi? Par la présence
de l'Esprit Saint...(13) Sa
compassion éclaire jusqu'aux ombres de ton âme.»
Si une fidélité à
suivre le Christ suppose une attention soutenue, elle donne en retour tant de
joie, tant de paix, tant de clarté.
Qui cherche une communion en Dieu se laisse travailler par l'une des paroles
toutes limpides de l'Évangile: «Dieu ne nous a pas donné un esprit de peur,
mais un esprit de force intérieure, d'amour et de maîtrise de soi.»(14)
Le Christ sait notre combat pour demeurer fidèles. Inlassablement il nous
dit: «Abandonne-toi! Remets-moi tes craintes!»
Il nous tire de notre isolement et nous donne de prendre appui sur ce
mystère d'une communion d'amour qui s'appelle l'Église.
Nous voudrions nous en souvenir toujours: le Christ est avant tout
communion. Il n'est pas venu sur la terre pour créer une nouvelle religion,
mais pour susciter une communion d'amour en Dieu.
Et plus l'Église accueille(15) avec simplicité(16), plus elle est proche de nos
cœurs fragiles. Sans beaucoup de paroles, et aussi dans le silence, nous voilà
entraînés à vivre le Christ pour les autres.
S'il était possible
de sonder un cœur humain, que trouverions-nous? La surprise serait de découvrir
qu'au tréfonds de la condition humaine reposent l'attente d'une présence, le
silencieux désir d'une communion.
Dans une telle attente, il en est qui se disent: «Je voudrais m'ouvrir à
Dieu tel que je suis, mais ma prière s'égare et mon cœur se disperse.»(17)L'Évangile répond: «Dieu est plus
grand que ton cœur.»(18)
Si nous avons l'impression de prier avec presque rien(19), Dieu n'est-il pas pour tous un
Père qui accueille avec tendresse?(20) La dernière prière du Christ sur
la terre nous le rappelle: «Père, entre tes mains je remets mon esprit.»(21)
La prière solitaire est parfois ardue(22); mais n'oublions pas qu'il y a
la beauté de la prière commune. Exprimée par des paroles simples, par des
hymnes et des chants, elle en vient à toucher le fond de l'âme.(23)
Qui marche à la suite du Christ se tient à la fois auprès de Dieu et auprès
des autres. La prière est une force sereine qui travaille l'être humain, le
remue, et ne le laisse pas s'assoupir face au mal, aux ébranlements que
subissent des multitudes. Dans la prière se puisent d'indispensables énergies
de compassion.(24)
Pour qui cherche avec
un cœur résolu à s'abandonner au Christ et à lui donner toute sa vie, il y a un
choix à faire, une décision à prendre. Quelle décision? Celle de laisser monter
en soi une infinie reconnaissance à Dieu.
Cette reconnaissance est une attitude fondamentale. Elle est une paisible
joie que toujours l'Esprit Saint réanime en nous.(25) Elle est esprit de la louange.
Elle cherche à porter un regard d'espérance sur les personnes et sur
leurs attentes.
Dieu nous veut heureux... À nous de pressentir les réalités d'Évangile qui
rendent la vie belle: la confiance, l'esprit de la louange, une surabondance du
cœur, une joie à tout moment renouvelée...(26)
Dans le Nouveau Testament, Pierre, l'apôtre, nous l'assure: «Vous aimez le
Christ sans l'avoir vu, et sans le voir encore vous croyez en lui, et vous
tressaillez d'une joie indicible qui déjà vous transfigure.»(27)
Et si surviennent des brouillards d'hésitations, nous nous surprendrons à
dire: «Nous t'aimons, toi le Christ, peut-être pas comme nous le voudrions,
mais nous t'aimons. Et, dans nos vies, le plus clair se construit par une toute
humble confiance en toi.»
Au IVe siècle, saint
Ambroise de Milan écrivait: «Commencez en vous l'œuvre de paix, au point qu'une
fois pacifiés vous-mêmes, vous portiez la paix aux autres.»(28)
La paix du cœur est comme une nouvelle naissance au plus intime de chacun.(29) Qui cherche une telle paix ne
peut qu'être attentif à la parole du Christ: «Va d'abord te réconcilier.»(30) «Va d'abord!» Non pas: «Remets à
plus tard!»(31)
Pour communiquer le Christ, y a-t-il réalité plus transparente qu'une vie
où, jour après jour, la réconciliation se fait concrète?(32) Se réconcilier, c'est aimer,
pardonner... et l'exprimer par sa vie. C'est être vigilant pour demeurer dans
la compassion et la bonté du cœur.(33)
Aime et dis-le par ta vie!(34)
Sans amour, sans pardon, y a-t-il un avenir pour quiconque? Sans
réconciliation, quel avenir y a-t-il pour la paix sur la terre?
Sans la joie et la simplicité, ces réalités d'Évangile intimement liées
l'une à l'autre, comment rayonner un esprit de pardon, non seulement parmi des
croyants, mais aussi auprès de non-croyants?
Aussi, «chassant l'inquiétude, réjouissez-vous sans cesse dans le Christ!
... Oui, trouvez en lui la joie!»(35)
- Pourquoi de 1999 à 2001? C'est que, au moment
d'entrer dans le troisième millénaire, personne ne voudrait allumer des
feux de paille. Ces feux-là s'éteignent d'eux-mêmes. Ce qui nous
captivera, en l'an 2000, c'est la continuité du Christ dans l'histoire à
venir de la famille humaine..
- Si nous savions à quel point certains enfants ont
besoin d'un regard de confiance pour retrouver une joie de vivre... Dans
le cœur d'un enfant, savoir qu'il est aimé avec tendresse, et aussi
pardonné, peut être une source de paix tout au long de sa vie..
- I Jean 4,8. Commentant la parole de saint Jean:
«Dieu est amour», un penseur chrétien du VIIe siècle, saint Isaac de
Ninive, écrivait: «Dieu ne peut que donner son amour.» Cela est si vrai:
Dieu ne suscite jamais ni la détresse humaine, ni la peur, ni l'angoisse.
Il ne veut ni les guerres, ni la violence des accidents, ni les
déchaînements de la nature. Dieu en est innocent. Dieu est l'innocence..
- Selon l'ONU, les dépenses militaires mondiales
représentent 800 à 900 milliards de dollars par an. Or il suffirait de 130
milliards de dollars pour procurer un toit, une eau salubre et des
équipements sanitaires de base aux un milliard 300 millions de personnes
qui vivent en situation de pauvreté absolue..
- À Taizé, il y a toujours eu dans la vocation de
notre communauté ces deux aspirations: cheminer dans une vie intérieure, à
travers la prière personnelle et la beauté de la prière commune, et
prendre des responsabilités pour rendre la terre plus habitable..
- Les découvertes de la science, les nouvelles
technologies, peuvent être orientées au service d'une humanité qui a
grandi dans des proportions jamais atteintes. Pourtant l'avenir repose,
plus qu'on ne le sait, sur une vie intérieure soutenue par la
contemplation, sur un élan vers la réconciliation entre tous, sur une vie
de simplicité et de partage....
- Avant de quitter ses disciples, le Christ leur a
promis qu'il ne les laisserait pas seuls: «Dieu vous enverra l'Esprit
Saint, il sera consolateur, il sera toujours avec vous.» (Jean 14,16.)
Comme le Christ a été présent sur la terre près des siens, par l'Esprit
Saint il continue à être tout aussi présent pour nous aujourd'hui. Le
Christ n'est pas visible mais c'est la même présence. À notre mort,
l'Esprit Saint ne se sépare pas de l'âme et dans la vie d'éternité il nous
accompagne à jamais..
- «Gaudium et Spes». Cette intuition pourra
éclairer tout le futur d'une pastorale universelle..
- Un jour, me trouvant auprès de mes frères au
Bangladesh, où ils partagent la vie des plus pauvres, nous avons été
invités à une rencontre avec des musulmans dans un bidonville. L'un de ces
musulmans, me raccompagnant à la nuit tombante, me dit: «Tous les humains
ont le même Maître. C'est un secret qui n'a pas encore été révélé. Mais
plus tard on le découvrira.».
- Pourquoi, en de vastes régions du monde, tant de
jeunes ont-ils pris une distance par rapport à la confiance en Dieu? S'il
n'y avait pas un tel affaissement de la foi, notre communauté n'engagerait
pas tant d'énergies pour accueillir à Taizé, semaine après semaine, tout
au long de l'année, des jeunes du monde entier. Sans cet actuel
ébranlement des valeurs spirituelles, nous ne serions pas non plus
conduits à aller auprès de jeunes pour nous interroger avec eux. C'est
ainsi que, dès 1962, il s'est imposé à nous d'aller en grande discrétion
dans les pays d'Europe de l'Est, pour rencontrer des jeunes, écouter,
comprendre. À Taizé ou dans les pays du Sud, où nous vivons depuis
longtemps, nous souhaitons avant tout être des hommes d'écoute, jamais des
maîtres spirituels..
- Pour donner notre confiance au Christ, il importe
de lui ouvrir tout grand notre cœur. Quand le cœur est empli du simple désir
d'une communion avec le Christ, nous prenons conscience que déjà nous
sommes à lui. «Si tu désires connaître Dieu, tu as déjà la foi», écrivait
saint Augustin au IVe siècle..
- Apocalypse 2,9..
- Au VIIe siècle, saint Maxime le Confesseur
écrivait: «L'Esprit Saint n'est absent d'aucun être humain.» Il y a ceux
qui savent par l'Écriture qu'ils sont habités par l'Esprit Saint. Et il y
a ceux qui ne le savent pas encore ou qui ne le sauront pas sur cette
terre, mais le découvriront dans la vie d'éternité..
- II Timothée 1,7. Une maîtrise de nous-mêmes et la
paix de notre cœur peuvent être si nécessaires, non seulement pour
nous-mêmes mais aussi pour ceux qui nous entourent..
- Parmi les gestes d'accueil, il y a celui du pain
bénit. Un jour, le Christ a béni cinq pains et les a partagés entre tous
(voir Matthieu 14,13-21). De là est né, dans très une lointaine histoire,
ce geste: donner du pain bénit à tous ceux qui sont présents à la
célébration eucharistique, et parmi eux à ceux qui ne peuvent pas recevoir
l'eucharistie..
- Si la simplicité de vie devenait synonyme
d'austérité, comment ouvrirait-elle à l'Évan<->gile? L'esprit de
simplicité transparaît dans des signes de joie sereine et aussi dans la
gaîté du cœur. Simplifier invite à disposer le peu qu'on a dans la beauté
simple de la création. Que personne ne se mette en souci d'avoir peu à
partager: une foi si petite, peu de biens! Dans le partage de ce peu, Dieu
offre une surabondance du cœur, intarissablement..
- Une question revient: pourquoi adresser à Dieu des
prières explicites, puisqu'il sait tout de nous? Le Christ éclaire ce
mystère: lui-même a prié avec des paroles, alors que Dieu connaissait
toute l'intention de son cœur..
- I Jean 3,20..
- Parmi les chrétiens d'Orient, il en est qui, leur
vie durant, murmurent, à voix intelligible ou non, au rythme de leur
respiration, la prière du Nom de Jésus. Dire et redire ce seul nom,
«Jésus», emplit une communion..
- Une des plus belles expressions de la tendresse
de Dieu se trouve dans la parabole du fils prodigue (voir Luc 15,11-32)..
- Ces paroles de Jésus: «Père, entre tes mains je
remets mon esprit» (Luc 23,46), certains les disent chaque soir avant de
s'endormir..
- Si notre prière connaît comme un vide, laissons
Dieu parler en nous. Rappelons-nous ces paroles écrites par saint Augustin
au IVe siècle: «Il y a une voix du cœur et une langue du cœur... C'est
cette voix intérieure qui est notre prière quand nos lèvres sont closes et
notre âme ouverte devant Dieu. Nous nous taisons et notre cœur parle; non
point aux oreilles des humains, mais à Dieu. Sois sûr: Dieu saura
t'entendre.».
- Dans nos demeures, il est possible d'aménager
avec beauté l'angle d'une pièce, si petit soit-il, pour la prière, avec
une icône, un luminaire. Et certains écoutent une cassette s'ils ne peuvent
pas chanter eux-mêmes..
- Pourquoi un malade, une personne âgée, se
mettraient-ils en peine, se disant: «Je ne fais rien pour les autres»?
Auraient-ils oublié que leur prière est accueillie en Dieu et va trouver
un exaucement inespéré?.
- C'est l'Esprit Saint qui soutient en nous une
joie que Jésus aussi a connue sur la terre: «Jésus exulta de joie sous
l'action de l'Esprit Saint.» (Luc 10, 21..
- Pour avancer dans la confiance en Dieu et se
construire intérieurement, il est bon de prier dans le silence de son cœur
avec quelques mots et y revenir à tout moment. Par exemple: «En tout la
paix du cœur... la joie, la simplicité, la miséricorde»; «Jésus, ma joie,
mon espérance et ma vie»; ou encore: «Dieu qui nous aimes, ton pardon et
ta présence en nous font naître la clarté de la louange»; ou encore:
«Jésus le Christ, ne laisse pas mes ténèbres me parler, donne-moi
d'accueillir ton amour»..
- I Pierre 1,8. Ce texte du Nouveau Testament est
lu depuis deux mille ans. Par l'Esprit Saint, le Christ vient traverser en
nous jusqu'aux forces contradictoires sur lesquelles la volonté a peu de
prise. Il dépose en nous un reflet de son visage, «transfigurant» ce qui
nous inquiète de nous-mêmes. À nous de nous abandonner au Christ, «jusqu'à
ce que l'aurore commence à poindre et le jour à se lever dans nos cœurs»
(II Pierre 1,19). Et un imperceptible changement au-dedans, une
«transfiguration» de l'être, se poursuit à tous les âges de la vie..
- Un saint orthodoxe russe du début du XIXe siècle,
saint Séraphim de Sarov, disait: «Acquiers la paix intérieure et des
milliers autour de toi trouveront le salut.».
- Paul, l'apôtre, y invite: «La paix de Dieu qui
surpasse toute compréhension garde vos cœurs et vos pensées dans le Christ
Jésus.» (Philippiens 4,7.).
- Matthieu 5,24..
- Et si nous manquions l'heure des
réconciliations...? Sans réconciliation, quel avenir y a-t-il pour cette
unique communion d'amour qui s'appelle l'Église?La vocation à se
réconcilier entre chrétiens séparés s'appelle œcuménisme. Si la vocation
œcuménique a provoqué de remarquables dialogues et échanges, comment
oublier cette parole du Christ: «Va d'abord te réconcilier»? L'œcuménisme
s'im<->mobilise quand il laisse se créer des voies parallèles qui,
par ce fait même, ne peuvent pas se rejoindre et sur lesquelles finissent
par s'user les forces vives de l'appel à la réconciliation. C'est comme si
des trains cheminaient les uns à côté des autres: ils s'arrêtent de temps
à autre pour permettre une rencontre, puis chacun reprend son propre
train.
À force de remettre la réconciliation des chrétiens à plus tard,
l'œcuménisme, sans s'en rendre compte, pourrait entretenir des espoirs
illusoires. Et qui oserait amener les jeunes générations vers un
illusoire? Quand la vocation œcuménique ne se concrétise pas dans des réconciliations,
elle ne conduit nulle part, et la flamme s'éteint..
- Rien n'est plus tenace que la mémoire des
blessures du passé. Cette mémoire parvient à se transmettre de génération
en génération. Le pardon et la réconciliation, eux, donnent de passer au-delà
de la mémoire..
- Il est si clair que se présente pour chacun de
nous une aventure de réconciliations la plus audacieuse qui soit. Quand
nous nous réconcilions, peu à peu notre cœur change. Et l'Évangile nous
appelle à prier aussi pour ceux qui nous font mal (voir Matthieu 5,44)..
- D'après saint Augustin, IVe
siècle.. Philippiens 4,4
