La Lettre 1994, DE COMMENCEMENT EN COMMENCEMENT, a été écrite par frère Roger pour la rencontre européenne de jeunes de fin décembre 1993-début janvier 1994. Cette rencontre, étape du "pèlerinage de confiance" animé par Taizé, a réuni 80.000 jeunes de tous les pays d'Europe à Munich. Traduite en 48 langues (dont 21 langues d'Asie), la Lettre 1994 sera reprise et méditée pendant les RENCONTRES EUROPÉENNES DE JEUNES qui auront lieu à Taizé, semaine après semaine, durant toute l'année 1994.
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A chaque aube, si nous pouvions accueillir le jour nouveau comme un
début d'une nouvelle vie... "Qui avance vers Dieu va de commencement en
commencement." (1)
Le savons-nous? Dieu enfouit notre passé dans le coeur du Christ, et de
notre futur il va prendre soin.
S'il était possible de sonder notre coeur humain, la surprise serait d'y
découvrir, passagère ou durable, l'attente d'une invisible présence.
Si, dans nos vies, il y a des secousses et même des ébranlements, le
Ressuscité est là. (2) Il pourrait nous dire: "Quand tu te trouves au
plus dur de l'épreuve, je me tiens sous ton désespoir. Et rappelle-toi:
je suis aussi aux profondeurs de la radieuse espérance." (3)
Souffler sur les peines fugitives comme l'enfant sur la feuille sèche.
Non pas s'agripper aux inquiétudes comme la main à un buisson d'épines,
mais lâcher prise. Abandonner au Christ ce qui assaille le coeur. (4)
Qui s'attarde aux échecs et aux découragements voit se figer les fibres
de l'âme. Dans de nouveaux commencements, la paix du coeur et une joie
d'Evangile peuvent changer notre vie. (5)
L'Esprit Saint nous comble de dons. Comment les discerner et oser y
croire? (6)
Serions-nous effleurés par le doute? (7) Ne nous laissons pas arrêter,
le doute n'a rien d'alarmant.(8)
Qui écoute, de jour comme dans les veilles de la nuit, qui accueille les
dons de l'Esprit Saint, va découvrir qu'avec presque rien, il a tout.
Avec un coeur simple, presque une âme d'enfant,(9) heureux qui dit au
Christ: toi le Ressuscité, tu vois qui je suis. J'ai besoin de ne rien
te cacher de mon coeur. Tu as toi-même été homme. Et tu m'accueilles
avec ce que je suis... Mon coeur assoiffé te demande: Jésus le Christ,
rassemble mon désir et ma soif.
Dans la prière, même si nos lèvres demeurent closes, notre âme peut être ouverte devant Dieu. Sa voix se fait comprendre, voix intérieure, toute de silence.(10)
Et, pour prier, un seul mot peut suffire.
L a confiance de la foi ne fait pas de nous des irresponsables. Tout au
contraire: une communion avec le Christ ouvre à l'audace des
responsabilités.
Comme des vagues qui se rapprochent, les évolutions des sociétés vont
s'accélérant. Pour un grand nombre, elles signifient des lendemains peu
assurés. Ne voyant pas d'issue, certains se replient sur eux-mêmes.(11)
Mais quelles responsabilités prendre pour préparer un autre avenir? (12)
Loin de nous inviter au repliement, l'Evangile suggère des voies toutes
concrètes.
L'une d'elles oriente vers des gestes simples de partage, même avec des
moyens réduits. Et - quel étonnement! - de tels gestes se répercutent
dans une générosité imprévisible.(13)
Une autre voie est de rassembler ses énergies pour faire barrage aux
haines. Les haines peuvent conduire à l'intolérance et même jusqu'aux
guerres. Sans pardon, il n'y a pas d'avenir pour notre propre personne.
Sans réconciliation, quel avenir y a-t-il pour un peuple?
Alléger les souffrances humaines est inscrit au coeur de l'Evangile. Et
quand nous apaisons les épreuves des autres, c'est au Christ que nous le
faisons; plus encore: c'est lui, le Ressuscité, que nous
rencontrons.(14)
Vient le jour où nous le comprenons: ce n'est jamais Dieu qui suscite le
malheur ou l'angoisse.(15) Dieu en est innocent. Dieu est
l'innocence.(16)
Quand, par le Ressuscité, nous comprenons cette lumineuse réalité, "Dieu
ne peut que donner son amour",(17) irrésistiblement monte une
interrogation: comment transmettre à d'autres une si solide espérance?
(18)
Le Christ Jésus nous pose la question ancienne et toujours nouvelle:
"M'aimes-tu?" Si oui, il nous invite à communiquer l'humble confiance de
la foi à ceux qu'il nous confie.(19)
Pour communiquer la foi dans le Ressuscité, à quoi serviraient des
réponses toutes faites? Nous sommes des pauvres du Christ. Aussi
importe-t-il de ne jamais s'imposer, ni de chercher à capter une
conscience humaine. Mais, avant tout, que notre vie devienne une
transparence d'Evangile!
N'y en a-t-il pas sur la terre qui rayonnent la sainteté du Christ sans
même oser le croire?
Et l'Esprit Saint nous tient en éveil. Choisir le Christ suppose de se
tenir sur une seule voie, non pas sur deux à la fois.(20) Un tel choix
peut nous entraîner à des renoncements, à des détachements
indispensables.(21) Mais, fragiles, nous sommes fortifiés en Dieu. (22)
Jésus a prononcé un jour des paroles graves à l'égard de "ceux qui
imposent de pesants fardeaux sur les épaules des autres, mais se
refusent eux-mêmes à les soulever du doigt." (23)
Dans cette communion d'amour qu'est le Corps du Christ, son Eglise,
comment alléger les fardeaux de ceux qui nous sont confiés? Comment
ouvrir les portes du pardon et d'une inépuisable bienveillance du coeur?
(24) Ces deux réalités sont parmi les plus inouïes de l'Evangile.(25)
Dans cette communion peuvent s'introduire des inconséquences et des
attitudes endurcies. Elles font beaucoup souffrir.
De plus, dans l'histoire, sans même en connaître le pourquoi, des
multitudes de chrétiens se sont découverts séparés. Aujourd'hui des
multitudes de chrétiens sont innocents des séparations qui demeurent ou
se créent.
Alors allons-nous fuir cette communion qu'est l'Eglise? Non. Pour rendre
crédible le Christ qui est communion, nous ne pouvons qu'accourir, du
bout du monde s'il le faut, et discerner le miracle d'une présence.(26)
Même si notre foi est toute petite, dirons-nous au Christ: qu'attends-tu
de moi?
Si nous pouvions ne jamais l'oublier: les sources de jubilation ne
tarissent pas quand la confiance du coeur va de commencement en
commencement.
Notes
1 Saint Grégoire de Nysse, 4ème siècle.
2 Si Jésus n'avait pas vécu au milieu de nous, Dieu semblerait lointain,
inatteignable. Mais, par sa naissance et sa vie sur la terre, Jésus a
laissé transparaître qui était Dieu. Dieu a fait confiance aux humains
au point d'espérer qu'ils le reconnaîtraient dans un nouveau-né et dans
un crucifié.
Et si le Christ n'était pas ressuscité, il ne serait pas présent
aujourd'hui auprès de nous. Il resterait comme un personnage remarquable
parmi d'autres dans l'histoire de l'humanité. Mais il ne serait pas
possible d'échanger avec lui par la prière.
3 Le Christ ne nous attend pas seulement dans la lumière, dans la paix,
dans la joie. Il est présent aussi dans la peine de qui cherche une
issue à tâtons. Il peut y avoir des moments d'obscurité. Mais
l'obscurité n'est pas la ténèbre. Elle n'est pas une nuit totale. La
lumière du Christ y pénètre.
4 Le silence intérieur n'est pas une attitude forcée pour susciter en
soi comme un vide. Il est dans un abandon au Christ. Et le silence
intérieur conduit à une maturité, une maîtrise de soi. Bien sûr, il y a
des épreuves dans toute vie, elles peuvent être très lourdes. Mais voilà
que telle épreuve voudrait parfois nous convaincre que nous sommes
victimes du sort. Faire usage de l'épreuve pour attirer l'attention sur
soi? Non, ce serait faire de la souffrance le fondement d'une relation
humaine, ce serait imposer de tout son poids sa propre peine et
l'utiliser comme un levier pour faire pression sur d'autres.
5 La paix du coeur est profonde comme toute la profondeur de la mer.
Parfois nous pouvons être secoués, comme un coup de vent affole la mer.
Mais ce trouble ne touche que la surface. Tout proches et tellement plus
grands demeurent le silencieux bonheur, la paix.
Un des appels pour le chrétien est d'accueillir la joie pascale, née au
coeur du plus grand échec apparent, celui de la croix, et d'être porteur
de cette joie.
6 A la veille de sa mort, Jésus dit à ceux qui l'entouraient: "Je vous
enverrai l'Esprit Saint, il sera votre Consolation, votre Soutien."
(Jean 16.5-7) Invisible à nos yeux, l'Esprit Saint donne des intuitions
inattendues.
7 Il en est pour qui Dieu est un tel éblouissement qu'ils sont comme
pris de cécité et se disent agnostiques, connaissant de Dieu surtout son
silence.
8 Même quand Jésus était sur la terre, il y en avait, tout près de lui,
qui doutaient. Presque tous, nous avons à reprendre la marche de
l'hésitation et du doute vers l'humble confiance de la foi. Cette
confiance est parfois considérée comme naïveté ou manque de
responsabilité. La foi n'ose plus alors se montrer sous un jour joyeux
et généreux mais se revêt d'un habit grave et silencieux, mesuré et
prudent, comme pour attester de sa pertinence. Et pourtant l'Evangile
nous invite à un bonheur de la foi, à une liberté de la foi.
9 L'esprit d'enfance n'a rien d'infantile. Il maintient vivants dans
l'âge adulte l'étonnement, la simplicité.
10 C'est avant tout dans la prière que nous sommes éveillés. Mais quand
nous prions et que rien ne semble se passer, resterions-nous sans
exaucement? Non, il n'y a pas de prière sans accomplissement. Dieu nous
exauce d'abord au-dedans de nous. Quand, par exemple, nous lui confions
ceux qui nous ont blessés, nous entrons déjà sur une voie de paix.
11 En ces temps, des institutions, qu'elles soient politiques,
économiques, ou même religieuses, perdent de leur audience.
12 Il y a diversité de responsabilités. Pourquoi une personne âgée, un
malade, un handicapé s'inquiéteraient-ils en se disant: "Je ne fais rien
pour rendre la terre habitable"? Ils persévèrent dans l'accueil, dans la
prière, et aussi dans la bienveillance du coeur et le pardon, qui sont
au centre de l'Evangile.
13 Comme chrétiens, nous sommes d'une famille spirituelle où, depuis les
apôtres, la Vierge Marie et les croyants des premiers temps, il y eut un
appel à vivre en grande simplicité et à partager. Aujourd'hui, des
économistes pensent que, dans les régions les plus favorisées du monde,
il n'y aura pas d'autre possibilité que d'accepter une simplification du
niveau de vie pour éviter des tensions et des disparités trop grandes
dans la famille humaine.
14 Jésus dit: "J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'étais un
étranger et vous m'avez accueilli, malade et vous m'avez visité,
prisonnier et vous êtes venus me voir... chaque fois que vous l'avez
fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous
l'avez fait." (Matthieu 25.35-40)
15 Dieu ne veut pas les guerres, ni les tremblements de terre, ni les
famines, ni les accidents. Les combats en Bosnie ou ailleurs, Dieu ne
les veut pas. Dieu ne suscite ni la maladie, ni la peur, ni le malheur.
Jamais Dieu ne vient tourmenter la conscience humaine. Mais le Christ
souffre avec l'innocent, avec qui traverse la peine.
16 Depuis de longues années, plusieurs frères de Taizé vivent au
Bangladesh. Ils partagent l'existence des plus pauvres. Le coeur se
serre en voyant des enfants de dix-douze ans travailler si dur, entre
autres comme porteurs. Des enfants sans famille vivent à la gare,
dormant sur les quais. A la gare ils sont déjà comme des adultes qui ne
survivent qu'en luttant. Bel étonnement: quand ils viennent chez les
frères, ils redeviennent des enfants qui aiment jouer, dessiner, ils y
trouvent de la nourriture. Ces enfants de la gare savent partager le peu
qu'ils ont avec tel d'entre eux qui, tuberculeux, est hospitalisé.
Un jour je me trouvais auprès de mes frères au Bangladesh et nous avons
été invités à une rencontre avec des musulmans dans un bidonville. L'un
de ces musulmans, me raccompagnant à la nuit tombante, me dit: "Tous les
humains ont le même Maître. C'est encore un secret qui n'a pas été
révélé. Mais plus tard on le découvrira." Et il repartit dans la nuit.
17 Saint Isaac de Ninive, VIIème siècle.
18 Quand un enfant a été accompagné dans un lieu de prière, une flamme
s'est allumée en lui. Peut-être va-t-il l'oublier mais il est possible
que, plus tard, elle se rallume. Pour communiquer à un enfant une
confiance dans le Christ, il n'y a pas besoin de beaucoup de paroles:
mettre sa main sur le front d'un enfant, lui rappeler la paix du Christ,
et son être intérieur peut être comme irradié par une présence invisible
qui le marquera.
19 Jean 21.15-17.
20 Récemment, après la mort de notre frère Robert, retrouvé une lettre
de lui. Il m'écrivait: "J'éprouve plus que jamais cette faim de sainteté
dont je t'ai parlé. Cette voie est la seule vraie. Il nous faut y
cheminer ensemble."
21 Une telle conversion du coeur suppose une résolution sans retour.
Quand un être humain ne répond plus à la soif d'absolu qui est en lui,
les énergies s'épuisent dans la monotonie, des fuites, l'ennui. Répondre
au "viens et suis-moi" de Jésus peut exprimer le plus profond d'un coeur
qui attend tout et qui voudrait tout donner. L'approche de la sainteté
du Christ devient alors notre identité la plus accomplie.
22 II Corinthiens 12.9.
23 Matthieu 23.4.
24 Prier l'ultime prière du Christ: "Pardonne-leur, ils ne savent pas ce
qu'ils font" (Luc 23.34) fait naître en nous cette autre prière:
"Pardonne-moi, il m'arrive, à moi aussi, de blesser sans le savoir."
25 Le Christ est communion. Il n'est pas venu créer une nouvelle
religion mais offrir une communion en lui. On ne rappellera jamais assez
que personne ne peut s'appuyer sur sa propre foi seulement. Aimer le
Christ dans cette communion qu'est l'Eglise suppose de se disposer
intérieurement à faire confiance au Mystère de la Foi, dans l'humble
confiance qui fut celle des Apôtres, de la Vierge Marie, et de toute la
nuée des témoins, jusqu'aux chrétiens d'aujourd'hui.
Pour des raisons diverses, certains peuvent se trouver dans une
situation où ils ne reçoivent pas l'Eucharistie. Alors, depuis de longs
siècles, le récit de la multiplication des pains est une référence: un
jour le Christ a béni cinq pains pour les distribuer à la foule, à tous
sans distinction. (Marc 6.30-44) Cet accueil s'est traduit par le geste
d'offrir le pain bénit. Il y a là un geste de maternité de l'Eglise.
Plutôt que de se surtendre sur telle impossibilité de communier à
l'Eucharistie, pourquoi ne pas offrir à tous le pain bénit? Ainsi chacun
de ceux qui ont été présents à la célébration eucharistique, sans
exception, peut recevoir ce signe de partage.
26 Serait-il possible de préparer, le dernier vendredi de chaque mois,
une prière commune dans une église, une prière dense, ouverte à tous,
avec la beauté des chants? Il serait beau d'y inviter en particulier des
malades. Elle pourrait être précédée d'un repas simple et d'un échange.
La disposition intérieure d'une église est si importante pour soutenir
une prière commune. Il ne s'agit pas de restauration d'église, mais
d'aménagement intérieur avec des moyens très simples, sans faire aucun
appel financier. En disposant les sièges seulement le long des murs, un
espace vide, sans bancs, se trouve dégagé pour s'agenouiller sur de
vieilles moquettes sans valeur. Il est facile de trouver du tissu de
coton à bon marché, en rouleaux, qu'on peut teindre soi-même par exemple de couleur orangée, et le suspendre dans le choeur. Une église est
rendue toute accueillante avec peu de chose: quelques luminaires, des
icônes...
email taize@cpe.ipl.fr
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